Écrire à la main pour bien écrire au travail ?

Mieux vaut-il écrire au crayon ou au clavier ?  Les deux, mon capitaine !

À une époque où notre environnement est envahi par des claviers de toutes sortes, l’écriture manuscrite a-t-elle encore sa place ? Ou est-elle irrémédiablement condamnée à être remplacée par l’écriture tapuscrite ? Pourquoi pas après tout puisqu’il est évident que nous passons plus de temps à envoyer des mails ou des SMS qu’à rédiger des lettres manuscrites.

Finalement, est-ce vraiment utile de savoir écrire à la main ? Une petite revue des articles consacrés à ce sujet tant sur le Net que dans quelques revues spécialisées montre unanimement que l’apprentissage de l’écriture manuscrite (autrement dit apprendre à écrire en formant des lettres cursives ou « en attaché ») reste indispensable.

Ce qui fait moins l’unanimité mais qui est pourtant très instructif, c’est qu’une fois l’écriture acquise et les mécanismes de l’écriture automatisés, la qualité d’écrits rédigés au clavier est souvent supérieure à celle rédigée avec un crayon… Sous réserve bien entendu que le scripteur soit parfaitement à l’aise avec un clavier et un traitement de texte !

Bien écrire au travail : à la main ou au clavier ?
Manuscrit ou tapuscrit ?

L’apprentissage de l’écriture passe par le crayon

Écrire avec un crayon ou écrire avec un clavier est un débat qui a été relancé il y a quelque temps avec le choix de nombreux États aux USA de rendre facultatif l’enseignement de l’écriture cursive au profit de l’écriture d’imprimerie. L’écriture d’imprimerie ou écriture script consiste à détacher toutes les lettres d’un mot ; ce qui fait que l’écriture script est assez proche de celle que l’on produit à l’aide d’un clavier. Et cela, afin de favoriser l’initiation précoce des élèves à l’utilisation de traitement de texte tel que Word.

Mais on le sait maintenant, c’est au prix de ces longs et fastidieux efforts pour apprendre à « dessiner » les lettres « en attaché » que, année après année, les circuits neuronaux d’écriture se mettent en place. Apprendre à écrire à la main est essentiel pour… bien lire.

En effet, des expérimentations menées sur des enfants apprenants montrent que l’apprentissage de l’écriture à l’aide d’un stylo permet de mieux mémoriser les caractères et leur signification. Grâce aux recherches en neurosciences et aux techniques d’imagerie (comme les I.R.M. fonctionnelles qui permettent de voir le cerveau en activité), on sait maintenant que les zones du cerveau qui s’activent lorsqu’on reconnaît des lettres dans le processus de lecture sont les mêmes que celles qui s’activent lorsqu’on les écrit avec un stylo.

Autrement dit, apprendre à écrire à la main permet de développer des compétences en lecture. La reconnaissance des lettres passe autant par la mémoire du geste que par la mémoire visuelle. Tout se passe évidemment dans notre cerveau, où les zones cérébrales qui exécutent les mouvements de l’écriture cursive sont automatiquement réutilisées au moment où on lit. Selon le scientifique, Jean-Luc Velay, au fur et à mesure que l’écriture devient automatique, « le mouvement d’écriture laisse une trace une mémoire sensorimotrice qui est réutilisée au moment où on lit pour identifier les lettres ». C’est-à-dire que le cerveau conserve la trace des gestes appris pour former les lettres et s’en sert pour lire plus vite et mieux.

Bien écrire au travail : le processus de l'écriture et celui de la lecture empruntent les mêmes circuits neuronaux de notre cerveau.
Quelles zones du cerveau s’activent lorsqu’on reconnaît des lettres ? Réponse : les mêmes que lorsqu’on les écrit avec un stylo. En haut à gauche, un cerveau de volontaire qui distingue des lettres de leur image miroir. En vis-à-vis, le cerveau de cette personne qui écrit ces lettres. Une zone s’allume dans les deux cas, située dans le cortex moteur. En bas, on voit que la lecture de pseudo-lettres n’active pas les mêmes zones que le fait de les écrire. Conclusion : lorsqu’on déchiffre des lettres, on utilise la partie du cerveau qui manie le stylo. Alors, sans stylo, peut-on lire ? Source : Jean-Luc VELAY et Marieke LONGCAMP, Clavier ou stylo, comment apprendre à écrire ?, in L’essentiel Cerveau & Psycho – N° 11, août-octobre 2012.

 

Or, quand on écrit avec un clavier, même si on se sert d’une ou deux mains pour taper, on effectue toujours le même geste : on tape sur une touche, quelle que soit la lettre. Peu importe le tracé de la lettre, chaque touche est de forme indifférenciée par rapport à sa voisine sur le clavier. La seule différence est sa position géographique. Quand on clavarde, la mémoire sensorimotrice n’intervient plus, ce qui diminue la capacité à reconnaître les lettres et donc à lire rapidement, sans trop d’efforts.

Preuve de l’importance de la mémoire sensorimotrice que développe l’écriture manuscrite, des recherches avec de jeunes enfants ont démontré que les lettres apprises à la main étaient mieux reconnues que celle apprise au clavier. Et la même corrélation positive a été obtenue avec des adultes qui apprenaient une langue étrangère dotée d’un l’alphabet particulier (comme le tamoul ou le bengali).

Ainsi, toujours selon Jean-Luc Velay, les enfants ayant appris à lire et à écrire avec un clavier ont souvent des difficultés de lecture : « Apprendre à écrire avec un clavier diminue la capacité à reconnaître les lettres, ce qui rend la lecture plus lente et plus énergivore pour le cerveau ». Moins on lit vite et moins on comprend. Un lecteur lent est un lecteur qui déchiffre les mots car il n’y a pas de reconnaissance automatique des mots. Or, le déchiffrage mobilise trop le cerveau : trop d’effort est consacré au décodage aux dépens de la compréhension.

Conclusion : apprendre l’écriture manuscrite est absolument nécessaire. Y renoncer risque de diminuer la capacité des apprenants (enfants mais aussi adultes) à lire aisément et rapidement dans un monde où la compétence en lecture est essentielle… Ne fusse que pour lire sur tous ces écrans qui nous entourent.

 

Écrire avec un clavier offre souvent une plus-value rédactionnelle

Une fois la phase d’apprentissage dépassée, quand l’écriture est devenue automatique, écrire un texte à la main plutôt que de décrire sur un clavier n’apporte pas de réelle plus-value pour ce qui concerne la qualité du texte. Au contraire, il semble que pour beaucoup d’entre nous ont une plus grande habileté dans la production de texte avec un traitement de texte que dans la rédaction manuscrite.
En tout cas, c’est ce qui affirme Luc Diarra, chargé de cours à l’université d’Ottawa et auteur d’une thèse sur les Modalités d’évaluation manuscrite et informatisée de textes en français, en s’appuyant sur des métas analyses réalisées à plusieurs reprises et sur une période de 20 ans, et qui ont révélé que l’ordinateur aide à produire un texte de meilleure qualité.

De fait, les ordinateurs sont équipés de traitements de texte qui proposent des outils d’aide à la rédaction comme les copier, couper, coller, supprimer, etc. De plus, ils sont dotés de correcticiels, voire de dictionnaires qui permettent de s’affranchir des fautes d’orthographe syntaxique et d’une bonne part des fautes grammaticales.

Bien écrire au travail : les manuscrits des écrivains ont inspiré les principales fonctionnalités des traitements de texte.
C’est à partir des ratures de manuscrits d’écrivains qu’ont été définies les quatre opérations de base de tout traitement de texte : ajout, suppression, remplacement, déplacement.
Ici, un manuscrit d’Aragon.

Des chercheurs ont aussi montré qu’écrire à l’ordinateur a un effet positif sur la motivation pour l’apprentissage de l’écriture, notamment pour les personnes en difficulté d’apprentissage ou bien pour celle ceux qui écrivent « mal ». Car même avec un seul doigt, l’automatisme dans la manipulation clavier permet d’écrire sans se préoccuper de la forme des lettres. Et plus, le traitement de texte ne laisse à voir aucun raté et donc aucune rature…

En fait, les modalités d’écriture avec un clavier sont différentes de celles avec un crayon, et ceci à avoir avec le processus d’écriture. Le processus d’écriture est décrit dans ce billet, mais rappelons qu’il est composé de trois phases distinctes : la planification, la mise en texte et la révision. Avec un traitement de texte, ces trois phases ne se succèdent pas comme dans l’écriture manuscrite. Le scripteur passe beaucoup d’une composante à une autre.
Par exemple, avec un ordinateur, la composante « révision » est extrêmement fréquente, beaucoup plus que dans le cas d’un texte écrit de façon manuscrite. La révision, ce sont les corrections d’erreurs orthographiques, mais aussi les ajouts, les modifications ou la suppression d’un mot, voire d’un paragraphe.

Le texte sur un ordinateur est infiniment malléable, alors que sa production est beaucoup plus linéaire quand on rédige avec un crayon. Le clavier facilite la réécriture. Or les apports de la réécriture sont très importants pour améliorer la qualité rédactionnelle d’un texte.

Même si la plupart des modifications s’effectuent au cours de l’écriture au clavier, il reste très souvent qu’un texte, en tout cas d’une certaine longueur, ne s’écrive jamais totalement uniquement à l’écran. De fait, quand on travaille un texte avec un écran et un clavier, on voit ce qui est visible sur la page-écran devant soi. Les paragraphes qui sont avant et après ne sont accessibles qu’avec une manipulation intentionnelle avec la souris par exemple. Mais même en faisant cela, on n’accède jamais à l’entièreté du texte. D’où son impression sur papier.

Et sur la page imprimée, nombreux sont ceux d’entre nous qui n’hésitent pas à apporter des commentaires, à faire des annotations, à gribouiller un mot ici ou là, ou à modifier l’ordonnancement d’une phrase… avec un crayon (alors que les principaux traitements de texte proposent ces fonctionnalités). Le crayon reste irremplaçable quand il s’agit d’interagir avec le papier. Ce travail de corrections « à la main » est ensuite réintégré dans le texte dactylographié, ce qui contribue à en améliorer la qualité.

Finalement, ce recours au crayon est assez logique, quand on se souvient que le cerveau fonctionne par association d’idées (d’où l’efficacité de techniques comme les cartes conceptuelles) et non pas de façon linéaire, selon une logique de texte déroulant. Ainsi, écrire ou même griffonner à la main renforce l’activité du cerveau et aide à mieux structurer ses idées. Bien écrire en passe souvent par trouver des idées et brouillonner.

Bien écrire au travail est-ce écrire à la main ?
Gribouillages, schémas, dessins, etc : en soutenant la réflexion, ils vont contribuer à améliorer la structuration des idées et donc la qualité finale du texte.

Alors, crayon ou clavier ?

Maitriser l’écriture avec un crayon est aussi indispensable que de maitriser l’écriture avec un clavier.

En matière d’apprentissage (et donc mémorisation), l’avantage revient indéniablement à l’écriture manuscrite puisqu’il est désormais certain que l’écriture manuelle, en stimulant la mémoire, est indissociable de la mise en place du circuit de la lecture.

Cependant, dès qu’on passe en phase de production, l’avantage passe du côté de l’écriture tapuscrite, notamment du fait que l’ordinateur est très facilitant pour toutes les opérations de réécriture avec toutes ces aides à la rédaction, du type copier, couper, coller, insérer, déplacer, effacer, le tout sans jamais de ratures. Par ailleurs, le clavier permet d’écrire plus vite que le crayon, ce qui est aussi un avantage majeur pour les personnes en difficulté avec la graphie des lettres.

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