Le mail : pause réflexive (et bienvenue) d’un philosophe

Le phénomène mail vu par un philosophe.À l’heure où le mail compte 2 672 milliards d’utilisateurs à travers le monde (chiffre 2016, source : arobase.org), j’ai trouvé fort intéressante et tout à fait pertinente la pause réflexive à laquelle nous invite Jean-Claude Monod dans son ouvrage « Écrire ».

C’est pourquoi, j’ai décidé partager avec vous le chapitre « Le mail de trop » extrait de son livre.

Pour une meilleure lecture à l’écran d’un texte écrit originellement imprimé sur papier, j’ai pris le parti d’y introduire quelques sous-titres et d’en modifier (un peu) la mise en page.

Gloire au mail d’avoir mis fin aux formules de politesse improbables !

Version laudative : le mail (et ne parlons pas du texto !) nous a délivrés du labyrinthe des formules de politesse interminables et convenues, alambiquées et pénibles.
« Je vous prie de croire, Madame, en l’expression… » : nous n’avons plus le temps pour ces prières et ces expressions de sentiments qu’on n’éprouve pas.

D’ailleurs, ces formules étaient pleines de chaussetrappes et de faux amis.
« Mes salutations cordiales » avec un « supérieur hiérarchique », vous n’y pensez pas, c’est insultant !

Et pourquoi pas : « Mes sentiments respectueux » ? Mais enfin : vous vous adressez à une femme dans une relation professionnelle, gardez vos sentiments pour vous !

Alors, « mes salutations sincères » ?

Soulagement : le mail n’épargne pas seulement des forêts entières de papier perdu en correspondances officielles, il nous libère de cette politesse engoncée et surannée. Comme si le nouveau média induisait un nouveau régime d’échange public et privé, plus direct, moins embarrassé…

De nouvelles conventions s’imposent, mais ce sont des conventions « cool ». Qui n’est pas cool n’écrit pas en accord avec le média texto. On n’imagine pas finir un texto par « Veuillez agréer, Monsieur… » Physiquement épuisant, pitié pour nos doigts ! On écrit donc de plus en plus aux inconnus comme on écrit aux proches, avec moins de formules et plus d’immédiateté : « Bonjour. »

Bien écrire au travail : exemple d'un mail laconique qui ne permet plus vraiment de se comprendre.
Un échange laconique… qui ne permet plus vraiment de se comprendre.

 

Reste que la formule de politesse d’un mail reste un exercice délicat…

Rousseau serait-il heureux de voir la sincérité et la transparence progresser au détriment de ces lourds usages sociaux qui travestissaient les sentiments et nous enfermaient dans des costumes empesés ? Rien n’est moins sûr : la convention imposée par la médiation est peut-être moins visible, elle n’en est pas moins toujours là et bien réelle. Les affres des justes salutations ne sont pas abolies.

J’ai souvenir d’amis qui s’étaient presque fâchés parce que l’une avait écrit à l’autre, en conclusion d’un mail : « Amitiés. »
Eh bien quoi ? Eh bien « amitiés », tout à coup, cela sonnait distant, froid, snob, quelque chose qui se dit « entre collègues » ou entre « relations », aux oreilles du destinataire : entre amis, on ne s’écrit pas « amitiés » !

Paradoxe ? Oui, mais c’est ainsi : la signification, disait Wittgenstein, c’est l’usage, et la perception d’un mésusage peut vider un terme de sa signification. « Amitiés » ? Pas de ça entre nous !
Mais alors qu’écrire ? Bisous bisous ? « Biz » ? Pas avec tout le monde, tout de même !

Le délestage des formules de politesse convenues a pu apparaître comme un soulagement, dans un premier temps. Mais qui n’a pas fait l’expérience d’un mail réduit à l’expression directe d’une demande, voire d’une consigne, pour ne pas dire d’un ordre ?

Les détours diplomatiques de la conversation écrite, les bonjours et les amitiés même sont abandonnés pour gagner en efficacité.

Se souvenir qu’envoyer un mail, c’est communiquer… Pour le meilleur et pour le pire !

Or, à force de se passer de ces préambules et salutations d’usage, l’écrit devient sec, grossier, réduit à sa fonction de communication brute. C’est parfois le jeu même des échanges rapides de mails qui produit cette « déformalisation », plus rien « n’enrobe » le propos, plus de salutations et de salamalecs, on ne prend plus de nouvelles ni de précautions, on ne tourne pas trois fois sa plume dans l’encrier, la formulation la plus directe et, éventuellement, la moins « diplomatique » l’emporte.

« Je te dis franchement… » Il n’est pas rare qu’une spirale s’enclenche alors, qu’en réponse à une expression perçue comme agressive, désagréable, on réponde sur le même ton ou un cran au-dessus, et alors s’engage un équivalent minuscule de ce que le penseur de la guerre moderne, Clausewitz, appelait la « montée aux extrêmes », chaque petite pique ou blessure narcissique entraînant une contre-attaque féroce, une réplique « sanglante » : c’est donc cela que tu pensais de moi, comment peux-tu dire une chose pareille, mieux vaut arrêter tout de suite, mais continuons un peu, fascinés, comme ces deux hommes peints par Goya qui, tout à leur lutte à coups de gourdin, ne remarquent pas qu’ils s’enfoncent l’un et l’autre dans la vase…

Bien écrire au travail : quand un philosophe compare les échanges de mail au Duel à coups de gourdin de Goya.
Duel à coups de gourdin (vers 1820). Toile de Francesco Goya, actuellement exposée au Prado.

Bientôt, des mots définitifs sont échangés, des insultes qu’on ne pourra plus « laver », la dispute éclate, comme un orage, et laissera les deux correspondants un peu abasourdis et honteux, mais la chose est faite, et après tout, s’il est capable de me dire cela…

Le mail de trop, c’est celui auquel on a immédiatement envie de répondre comme on renvoie parfois une balle de ping-pong : d’un coup, avec rage.

Source : « Écrire » de Jean-Claude Monod, paru aux Éditions Flammarion (2013).

P.S.- Pour faire face au phénomène mail, quelques bons conseils en matière de rédaction de mails professionnels ici et ici.
Et, pour finir, une autre réflexion, ici,  dont il est bon de se souvenir quand on rédige un mail (histoire de mieux comprendre comment votre interlocuteur vit, de son côté, le phénomène mail…).

 

 

 

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