Bien écrire et mémoire de travail

Saviez-vous qu’il y a un lien entre bien écrire et la mémoire de travail dont nous sommes pourvus, nous les humains ?
Bien écrire, c’est écrire des phrases courtes et/ou des phrases simples. Ce type de phrases facilite énormément la lecture du texte. Ça, vous le savez déjà si vous lisez ce blog de temps à autre.
Aujourd’hui, je voudrais dépasser cette seule recommandation et expliquer que le fait d’écrire des phrases courtes facilite la lecture … à cause de la façon dont fonctionne notre mémoire de travail.

La lecture repose sur les deux processus qui permettent de lire et de comprendre ce que nous lisons :

  • le processus d’anticipation : j’en ai déjà parlé ici et ici, mais je complèterai bientôt avec un nouveau billet,
  • le processus de mémorisation avec, en particulier, la mémoire de travail.

Qu’est-ce que la mémoire de travail ?

L’être humain possède plusieurs types de mémoire :

  • mémoire sensorielle ou mémoire immédiate, très brève, quelques millisecondes qui stocke les différentes informations délivrées par les sens: vue, ouïe, toucher, goût, odeur, chaleur ou froid,
  • mémoire à court terme ou mémoire de travail qui permet de disposer d’un espace de travail mental afin de maintenir des informations pendant une période de plusieurs secondes,
  • mémoire à long terme : dépositaire de nos souvenirs et de nos apprentissages, elle stocke les informations sur une longue période, quelques jours à quelques années et parfois toute la vie. Elle est d’une capacité illimitée.

La mémoire de travail joue un rôle clé dans plusieurs activités quotidiennes comme le raisonnement, la compréhension du langage, l’apprentissage du vocabulaire et la lecture.

En effet, dans l’action de lire, la mémoire de travail est sans cesse mobilisée. C’est une sorte de « zone tampon  » qui permet de finir la lecture d’une phrase sans en oublier le début. La mémoire de travail nous permet de garder de l’information à l’esprit pendant que nous nous en servons afin de comprendre le sens d’une longue phrase de ce type (28 mots) : « Une bonne vision binoculaire doit permettre au cerveau de voir une représentation unique d’un objet dont chaque œil reçoit une image, et ce, quelle que soit la distance ».

Vous allez lire le début, puis le garder en mémoire, le temps de la lire jusqu’à la fin. En effet, vous devez garder en tête les sujets et les compléments de la proposition principale pour comprendre la suite. Sinon, vous lirez la phrases mais sans en saisir le sens.

La mémoire de travail a une capacité de stockage limitée. Ainsi les informations verbales entendues ou lues sont retenues plus ou moins deux secondes. Passé ce délai, les informations commencent à s’effacer. Pour garder ces informations plus longtemps (une vingtaine de secondes), il faut les répéter mentalement.

La mémoire de travail nous permet de retenir simultanément 7 (+ ou – 2) éléments pendant environ 20 secondes
La mémoire de travail est une fonction qui nous permet de garder de l’information à l’esprit pendant que nous nous en servons. La mémoire de travail nous permet de retenir simultanément 7 (+ ou – 2) éléments pendant environ 20 secondes. Sauf à répéter ces informations dans notre esprit, elles disparaissent pour être remplacées par d’autres.

 

7 éléments maxi en mémoire de travail

Notre mémoire de travail ne peut retenir que 7 éléments, plus ou moins 2 pendant environ 20 secondes. C’est une limite biologique : aucun truc ni entrainement ne permet de la dépasser. Et pourtant, je suis sûre que vous connaissez des personnes qui semblent avoir des capacités mémorielles très supérieures à ces 7 éléments +/- 2. Ceci s’explique du fait qu’un élément n’est pas nécessairement un mot, mais une unité significative d’information.
Cette unité peut être une lettre ou un groupe de lettres, un chiffre ou un groupe de chiffres, un mot ou un groupe de mots, voire une phrase entière. Il n’y a pas d’universalité : chacun structure l’information selon des critères qui lui sont propres.
Ces unités significatives d’informations, aussi appelées « chunck « , ou « tronçonnage  » en français, sont en fait des regroupements d’informations, établies selon l’expérience et l’histoire de chacun. C’est cette capacité d’associer une signification particulière à des chiffres ou des mots qui permettent d’avoir d’excellentes performances en mémorisation immédiate.

Des exemples pour plus de clarté

Exemples de regroupements établies selon l’expérience et  l’histoire de chacun (il en existe de multiples autres) avec la liste de chiffres 1984158973 :

Nous pourrons plus facilement retenir cette liste de nombres si nous la "tronçonnons" en morceaux significatifs pour nous.
Nous pourrons plus facilement retenir cette liste de nombres si nous la « tronçonnons » en morceaux significatifs pour nous.

Quand on lit, c’est pareil. Notre cerveau repère les mots qui pourraient être regroupés dans un « chunck » déjà inscrit dans notre mémoire. Ces  mots sont accessibles directement « en bloc » : ils ne mobilisent pas la mémoire de travail.

C’est pourquoi, un mécanicien lira aussi vite :

  • le mot « pont » (4 caractères) que
  • le groupe de mots « contrôle anti-pollution » (22 caractères).

Le nombre de caractères n’a pas d’importance ; dans chacun des cas, c’est le mot que le cerveau identifie. Longs ou courts, peu importe, s’ils appartiennent à l’univers de référence du lecteur.

Par exemple, si on reprend la phrase « une bonne vision binoculaire doit permettre au cerveau de voir une représentation unique d’un objet dont chaque œil reçoit une image et ce quelle que soit la distance« , on peut imaginer les regroupements significatifs d’unités d’information suivants :

– « une bonne vision / binoculaire / doit / permettre / au cerveau / de voir / une représentation unique / d’un objet/  dont/ chaque œil /  reçoit / une image/  et ce / quelle que soit /la distance« 
  • Des 28 mots initiaux, on obtient un séquençage de 14 unités d’information.

Mieux ! Pour un spécialiste des yeux, cela pourrait donner :

– « une bonne vision binoculaire / doit  / permettre /  au cerveau / de voir / une représentation unique d’un objet / dont / chaque œil reçoit une image / et ce / quelle que soit / la distance« 
  • Des 28 mots initiaux, on obtient un séquençage de 9 unités d’information. Soit 5 de moins précédemment. Simplement parce que cette fois-ci le lecteur appartient à la même culture que l’émetteur du message.

Une unité significative d’information est le plus souvent constituée à partir de :

  • l’utilisation de certaines structures syntaxiques connues du lecteur : préposition + verbe à l’infinitif (de voir),  déterminant + nom au singulier (chaque oeil), locution « quelle que soit« , etc
  • l’usage de termes spécifiques à la culture du scripteur et de son lecteur : ‘une bonne vision binoculaire« , « représentation unique d’un objet« .

Que retenir de tout ça pour bien écrire ?

Il faut retenir que tout écrit de travail ou écrit professionnel est écrit pour son destinataire. Que tout lecteur apprécie particulièrement un texte qu’il va lire et comprendre rapidement, sans effort particulier. C’est pourquoi, à nombre de caractères identiques, une suite de mots logiques sera mieux perçue et comprise qu’une suite de mots sans lien entre eux.

Si l’on reprend l’exemple de notre mécanicien :

  • « penser à vérifier le frein à main » (27 caractères) ne posera aucun problème, tandis que « faire danger au lune et son drone » (27 caractères également) va nécessiter une ou plusieurs relectures pour accéder au sens du message.

Tout retour en arrière dans un texte, toute relecture sollicite la mémoire de travail du lecteur. Or celle-ci est d’une capacité assez limitée. François Richaudeau, fondateur du Centre d’Études et de Promotion de la Lecture et expert dans le comportement des lecteurs, a ainsi montré que la capacité mémorielle moyenne d’un lecteur moyen est :

  • de 5 mots pour une suite non significatives de mots (par exemple : « faire danger au lune et son drone »),
  • de 15 mots pour une suite significative de mots, c’est-à-dire une phrase écrite dans un contexte précis dans laquelle on peut effectuer des regroupements (« penser à vérifier le frein à main et le niveau d’huile avant le dépôt client « ).

En clair, au-delà de 5 mots sans lien entre-eux ou de 15 mots composant une phrase, on « perd  » le lecteur … car il ne se souvient pas suffisamment de ce qu’il a déjà lu pour comprendre le sens de ce qu’il lit.

15 mots, c’est bon pour la mémoire

Évidemment, ces 15 mots sont une moyenne !

Pour un lecteur moyen à assez bon, les 15 mots correspondent à une phrase élémentaire (Sujet + Verbe + Complément) traitant d’un thème courant (non spécialisé) ou connu du destinataire. Une telle phrase est mémorisée intégralement, son efficacité est de 100%.

Pour un très bon lecteur, la phrase pourra comporter 22 à 23 mots.

A retenir cependant : à partir de 30 mots, on entre dans un niveau de langage universitaire. Ces longues phrases sont donc à réserver à un public particulier. Au delà de trente mots, la phrase devient incompréhensible sans un effort de relecture important. La phrase est trop complexe. L’accès au sens exige une analyse syntaxique mot par mot et mobilise la mémoire de travail au-delà de ses capacités de stockage pour une lecture fluide (souvenez-vous, l’information mémorisée disparait au-delà de 2 secondes). La preuve par l’exemple :

Extrait de « Compétences et identités professionnelles » de J. Beckers, docteur en sciences de l’éducation. Ainsi, Mayen, prenant  l’exemple des métiers d’aide à domicile, montre bien que les professionnels compétents de ces métiers de proximité vont profiter des actes techniques (nettoyer, cuisiner …), pour y associer des visées relationnelles (procurer une écoute, un soutien) et éducatives (associer la personne âgée pour maintenir chez celle-ci un niveau optimal d’autonomie) et glaner ce faisant des informations précieuses sur l’état de santé physique et mentale de la personne, à relayer aux médecins, par exemple.

Cette phrase fait 76 mots ! Sachant que dans une phrase composée de 40 mots,  on retient 30% de la première partie … et quasiment rien de la seconde partie… que va t-il rester de ce texte ?

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Cet article a été particulièrement complexe à écrire. Est-il suffisamment clair ou reste-t-il des notions qui mériteraient d’être explicitées ? A vous de me dire … et de me faire progresser !

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