Bien écrire, c’est favoriser l’anticipation de son lecteur

A défaut de phrases courtes, il faut favoriser la capacité d’anticipation de notre lecteur…

« Alléger vos phrases ! Faites des phrases courtes » est une injonction que nous sommes nombreux à avoir entendue, nous qui rédigeons des documents en contexte professionnel. Une injonction qui a toutes les raisons d’être. Ce que j’ai eu l’occasion d’exprimer dans mon billet « Quatre règles pour un écrit de travail efficace« . J’y développe notamment les avantages d’un texte court. Rappelons qu’un texte court (concis) exprime une idée ou un ensemble d’idées en un minimum de mots.

En fait 15 à 17 mots. C’est le nombre idéal pour composer une phrase. Un nombre tout à fait suffisant pour écrire une phrase simple (c’est-à-dire avec un seul verbe conjugué). Pour autant, s’il est assez facile de rédiger un mail uniquement avec des phrases simples ; cela devient plus difficile avec un texte d’une certaine longueur. Les phrases complexes (c’est-à-dire composée de plusieurs propositions, chacune ayant un verbe) s’imposent.

Bien écrire au travail : des phrases complexes sont parfois nécessaires.
Un mail peut facilement se rédiger uniquement avec des phrases simples. Ce n’est pas aussi évident pour des écrits plus longs.

Le souci avec les phrases complexes, c’est qu’elles sont souvent longues : elles deviennent rapidement difficiles à lire. De fait, les phases de plus de 17 mots dépassent la capacité de la mémoire de tous les lecteurs.

S’agissant d’une limite biologique, on peut difficilement la dépasser. Par contre, on peut la contourner. Comment ? En construisant les phrases complexes qui facilitent le processus d’anticipation du lecteur.

 

Qu’est-ce que le processus d’anticipation du lecteur ?

De nombreux travaux ont montré que le comportement du bon lecteur (je pars du principe que quand lire fait partie de nos responsabilités professionnelles, on est un bon lecteur) fait intervenir un processus d’anticipation.

Anticiper, c’est en quelque sorte faire des prédictions à partir des indices du texte :

  • Indices sémantiques : le lecteur utilise ses connaissances sur le sujet ainsi que le sens de la phrase et des éléments déjà lus pour anticiper le (s) mot (s) à lire. Il se construit un modèle mental de la situation.
  •  Indices syntaxiques : le lecteur fait appel à ses connaissances sur la structure des phrases pour anticiper la suite des mots. Il anticipe le mot en association avec d’autres mots au sein de la phrase en respectant les règles de la syntaxe.
    Par exemple : l’ordre des mots (sujet – verbe – complément), la classe grammaticale des mots (nom, verbe, adjectif…), la ponctuation.

Ainsi, en fonction du début de la phrase, le lecteur anticipe une structure syntaxique ou sémantique à venir. Il s’agit d’un processus probabiliste : la prédiction sera le plus souvent approximative ou partielle.

Quand un lecteur « pré-voit » le mot à venir, il pourra s’agir :

  • Du mot exact.
  • De la signification du mot (et dans ce cas le lecteur « verra » non pas le mot exact mais un mot au sens proche).
  • Ou bien uniquement la nature syntaxique du mot (verbe, adjectif… ou son genre masculin ou féminin).

Des études ont montré que plus le lecteur anticipe :

  • Plus il lit vite (voir mon billet à ce sujet), mais aussi et surtout,
  • Mieux il comprend le contenu du texte.

Conséquence pour le scripteur : mieux vaut respecter les usages de la syntaxe pour écrire une phrase structurée, surtout dans le cas d’une phrase particulièrement longue.

 

Du rôle de la syntaxe pour faciliter l’anticipation du lecteur

Pour vous faire comprendre les avantages d’une « bonne » syntaxe, je partage avec vous une longue citation de François Richaudeau, extraite de « Le savoir écrire moderne » (Éditions Retz) :

Si je tente de mémoriser une liste aléatoire de mots, sans lien syntaxique ni sémantique entre eux, je retiens (tout comme vous) en moyenne cinq mots. Si ces mêmes mots forment une phrase, en qualité d’assez bon lecteur, je retiendrai entre 9 et 23 mots suivant le cas.

Pourquoi 9 mots dans un cas et 23 dans l’autre ?

En fonction de la structure de la phrase. Lorsque je lis une liste aléatoire de mots, je me retrouve en situation de déchiffrement, l’unité de ce déchiffrement n’étant plus la lettre mais le mot. Aucun lien entre ces mots, aucun sens n’aide mon esprit à progresser au sein de la liste de mots, et sa vitesse de fonctionnement est liée à celle du déchiffrement des mots […].

Tandis que si je lis une phrase, l’agencement des premiers mots, le sens qui s’en dégage me permettent fréquemment de prévoir dans une certaine mesure les mots (ou les genres de mots) à venir. Mon esprit peut devancer mon œil. Je suis passé d’une fonction de déchiffrement à une fonction de production […] ».

 

Une phrase en engrenage facilite le processus d’anticipation du lecteur

L’anticipation, la « projection » du lecteur est fonction de son cadre de références, de sa sensibilité, de son vécu, de son expérience, de sa culture… Et de la qualité de l’écriture du scripteur !

Exemple :

Bien écrire au travail : un exemple d'un texte en engrenage.

Pour un lecteur qui se forme au mind-mapping (cartes heuristiques), cette phrase est assez prévisible :

  • La préposition « après » introduit le complément circonstanciel de temps et rend la compréhension précise en situant l’évènement à un moment précis, en l’occurrence la fin de la formation.
  • La forme verbale « gagner en » appelle logiquement le mot confiance
  • Le mot « dessiné » est logique dans le contexte du mind-mapping
  • La syntaxe respecte une forte proximité entre le sujet et le verbe
  • etc.

Bref, cette phrase est facile à lire et à mémoriser malgré ses 36 mots !

En revanche, voici un contre-exemple :

Bien écrire au travail : un texte doit faciliter l'anticipation du lecteur.
Cette phrase de 38 mots n’offre aucun mot sur lequel s’appuyer pour anticiper la suite. Les idées ne se suivent pas logiquement et les règles de syntaxe ne sont pas respectées.

 

Enchâssements et énumération s’opposent au processus d’anticipation du lecteur

Qu’est ce qu’un enchâssement ?

C’est une formulation qui consiste à inclure une phrase à l’intérieur d’une autre phrase. On reconnaît facilement un enchâssement au fait qu’il pourrait être borné par deux tirets ou deux parenthèses à l’intérieur de la phrase.

En fait, on trouve très couramment ce type de construction dans les écrits. Ceci a certainement à voir avec le fait que les propositions enchâssées sont très utilisées dans le langage oral. En effet, dans une conversation, on énonce les idées au fur et à mesure qu’on y pense (et justement on y pense en parlant !).

Exemple d’une phrase contenant deux enchâssements :

Bien écrire au travail : un exemple de texte avec des enchâssements.
Les propositions « pourtant recommandé par ZOZO Cie » et « que notre service juridique a mis au contentieux » sont enchâssées : en interrompant la proposition principale, elles rendent le texte moins lisible.

Compte-tenu de la capacité limitée de notre mémoire à court terme, les deux enchâssements risquent de faire perdre au lecteur le souvenir du début de la phrase quand il arrivera au point final.

Qu’est-ce qu’une énumération ?

L’énumération est une liste de plusieurs éléments.

Exemple :

Bien écrire au travail : un exemple de texte en énumération.
Dans cette énumération, tous les éléments après « Les jurys ne supportent pas » sont placés sur le même plan ; tout lien de causalité est éliminé et il est impossible de prévoir quand cette énumération s’achèvera.

Avec ce type de construction qui déroule les éléments les uns après les autres, sans ordre logique, il est pratiquement impossible au lecteur de prévoir ce qui va suivre chaque terme de la succession : un nouvel élément ? Un verbe pour englober le tout ? Rien ?

 

En conclusion, énumération et enchâssement ne sont pas à proscrire totalement. Néanmoins, ils doivent être utilisés avec modération et ne pas contenir trop de mots. Par ailleurs, pour favoriser leur lecture, il faut utiliser autant que possible les mots outils de coordination et de subordination tels : que, qui, au, car, comme, dont, en, pourquoi, quand, si… Mais ça, j’en ai déjà parlé… ici.

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